« Il nous faut tout faire pour conserver au fil de l’existence cette faculté créatrice de sens : voir, écouter, observer, entendre, toucher, caresser, sentir, humer, gouter, avoir du gouté pour tout, pour les autres , pour la vie » Françoise Héritier, Le sel de la vie



Blog culturel de Lison Burlat, étudiante en communication institutionnelle au CELSA (Sorbonne Université). Cet espace a pour vocation de réunir mes réflexions et découvertes littéraires, radiophoniques, podcastiques, cinématographiques et musicales.




Les Chatouilles, récit d'un traumatisme


Crédit photo : Culturebox 

Il y a de ces films dont vous ne sortez pas indemnes. Les lumières s'allument, le générique de fin défile sur l'écran. J'aperçois alors un homme qui, je le comprends après quelques secondes, travaille dans ce petit cinéma de quartier. Il surgit devant nous et interpelle quelqu'un qui a fait l'achat d'une carte d'abonnement pour lui demander de repasser en caisse. Les visages de chacun sont interloqués, yeux rougis et luisants, émus en somme. Comment ose-t-il nous réveiller si brutalement ? Les quelques 103 minutes qui viennent de s'écouler n'ont-elles pas été suffisamment brutales ? En croisant le regard d'une dame assise derrière-moi, je comprends qu'elle lui en veut de lui avoir volé cet instant d'émotion. C'est dans cet étrange passage de la fiction à la réalité, en retrouvant la rue bruyante qui longe le cinéma, entre le film et son après, que je mesure son impact et ainsi, son appréciation. Quand je me surprends à errer jusqu'à la porte de mon immeuble, l'esprit rempli de questionnements et de doutes, et à la fois vide d'énergie tant la projection fut prenante, mes souvenirs se mêlant aux siens, se confondant, se déformant parfois. Une remise en question que l'on nomme plus couramment : un bouleversement. 

Tel fut mon ressenti après avoir visionné Les Chatouilles, réalisé par Andréa Bescond et Éric Métayer, en salle depuis le 14 novembre (à ne pas méprendre avec le livre jeunesse de Christian Bruel).  Il s'agit de l'adaptation de la pièce du même nom pour laquelle Andréa Bescond a remporté le Molière de la Meilleure seule en scène en 2016. Cette dernière y raconte sa propre colère, celle d'une jeune femme passionnée de danse qui vit avec le traumatisme des abus sexuels subis pendant son enfance. Son histoire est ici vécue à travers le personnage d'Odette, dont les parents sont incarnés par la brillante Karin Viard et Clovis Cornillac. 

Le film commence sur une scène déjà suffisamment explicite pour imaginer l'horreur dénoncée. Odette, 8 ans, se plaît à dessiner et à danser. Un très bon ami de la famille, Gilbert, s'occupe d'elle régulièrement. Ce jour-là, il lui propose de jouer au "jeu des chatouilles" dans la salle de bain. Odette ne dit rien. Gilbert répète ses actes pédophiles, des viols, car là est le but de la réalisation : dénoncer les faits en les nommant comme tels. Je ne dirais pas qu'il agit dans la plus grande des tranquillités, sans que les parents ne se doutent de rien. Il m'a semblé qu'à un moment, nous avons aperçu les inquiétudes du père et le déni de la mère, si violent à la fin du film, même si ses interrogations furent bafouées jusque là et qu'elle a (inconsciemment) évité d'imaginer le pire. C'est aussi ce que démontre cette histoire, la difficulté à imaginer qu'une personne si proche puisse être à l'origine de tels agissements. Pourtant, près de 80% des violences sexuelles sont commises par une personne proche

La colère se révèle par la danse, puis progressivement par la parole au grès des entretiens avec une psychologue, et toujours dans un va-et-vient de souvenirs. Les allers-retours entre présent et passé mêlent le vrai au faux, l'imagination à la réalité, et là se dessine un obstacle de la psychanalyse : comment ne pas déformer des souvenirs si profondément enfouis et refoulés ? Cette question se pose d'ailleurs dans la bouche d'une mère qui s'emparant injustement de la douleur de sa fille, remet sa parole en doute avec l'argument d'un passé lointain qui ne garantirait pas un souvenir tout à fait net. Rejet et déni, sa réaction est surtout le symptôme d'un tabou et d'une peur face au drame familial qui se dessine. 

Dans ce drame, le pathos n'est pas maître de toutes nos émotions. Des petites touches de légèreté, amenées notamment par la mise en scène et par ce mélange entre réalité et imaginaire, parsèment le récit. Les scènes de danse expriment une colère certaine mais aussi une force, une énergie pour aller de l'avant. La romance qui se dessine ne devient par pour autant totalement salvatrice, Grégory Montel (qui s'illustre toujours, par ailleurs, dans la saison 3 de Dix pour cent) n'apparaît pas en héros sans faille, et montre au contraire les difficultés que posent le traumatisme. Le combat mené est aussi celui de la culpabilité partagée et de la réconciliation entre cette femme adulte et la petite fille qu'elle a été, merveilleusement symbolisées à la toute fin du film. 

J'ai finalement été transporté par ce récit dénonçant un traumatisme qui concerne près de 20% des femmes, soit une petite fille sur 5, et 5 à 10% des hommes


2 commentaires :

  1. Je suis tellement d'accord avec toi pour ce moment d'intimité qu'il ne fallait pas briser. J'ai pleuré toutes les larmes de mon corps face à ce film.

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    1. Je ne comprends pas vraiment comment on peut travailler dans un cinéma et ne pas prendre en compte ce moment, j'espère qu'il n'avait vraiment pas le choix ahah... Et je crois que tu n'étais pas la seule !

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