« Il nous faut tout faire pour conserver au fil de l’existence cette faculté créatrice de sens : voir, écouter, observer, entendre, toucher, caresser, sentir, humer, gouter, avoir du gouté pour tout, pour les autres , pour la vie » Françoise Héritier, Le sel de la vie



Blog culturel de Lison Burlat, étudiante en communication institutionnelle au CELSA (Sorbonne Université). Cet espace a pour vocation de réunir mes réflexions et découvertes littéraires, radiophoniques, podcastiques, cinématographiques et musicales.




Sorcières, Mona Chollet : un essai féministe

«Il est difficile de ne pas voir les chasses aux sorcières
 comme un phénomène de haine misogyne intense» 

Le sujet apparent, les sorcières, me répugnait plus qu'il ne m'attirait au départ. Là est justement le cœur du propos de Mona Chollet dans son essai Sorcières, publié chez Zones éditions : le dégout, le rejet, d'une partie de la population. Du temps de la « chasse aux sorcières », temps d'ailleurs injustement méconnu, mais pas seulement. C'est en cela que cet ouvrage m'a surprise : Mona Chollet ne se contente pas de retracer l'histoire de ces femmes qui furent désignées comme sorcières. S'il s'agit d'un fil rouge, le récit s'articule autour de sujets divers.  Elle montre finalement, que ces femmes étaient visés pour des raisons qui sont toujours au cœur des  problématiques actuelles. 

Premier chapitre, ode à une « vie à soi ». L'indépendance féminine en question. J'ai particulièrement apprécié les propos du journaliste Maurice de Waleffe auxquels l'auteure fait référence : « la grandeur d'une âme se mesure à la richesse de sa vie intérieure, et il faut être diablement riche pour se suffire à soi-même ». La solitude est un objet de réflexion qui me paraît primordial. Ou plutôt, la gestion de la solitude. L'importance d'apprendre à vivre avec soi-même, l'indépendance et le détachement de l'esprit. L'émulsion, aussi. Se sauver par le savoir, par la curiosité, par les découvertes, inépuisables. Derrière cela, la question de la relation avec l'autre. La relation est-elle la condition de la complétude ? La relation amoureuse, sexuelle, familiale, amicale, est-elle primordiale ? Peut-on se satisfaire plutôt de nos passions simples ? (non au sens d'Annie Ernaux mais plutôt dans l'idée de Philippe Delerm dans La première gorgée de bière).

Plus loin, Mona Chollet mentionne l'enquête sociologue menée par Erika Flahault, à propos justement de la solitude résidentielle des femmes. Elle y fait une distinction entre les femmes « en manque », qui subissent la situation de solitude et en souffrent indéniablement, les femmes « en marche » qui s'y accommodent plus ou moins en apprenant à l'apprécier et enfin, les « apostat du conjugal », celles qui sont sincèrement persuadées de la non-nécessité de la relation conjugale et qui organise leur vie comme bon leur semble. Je ne crois pas que cette segmentation soit étanche et fataliste. Si nous sommes l'une d'entre elles à un instant T, rien ne garantit que ce soit ainsi toute une vie. Je vois plutôt cette distinction comme un processus, comme trois étapes dans l'affirmation de soi en tant que femme indépendante. Se détacher de l'idée d'un couple comme accomplissement absolu, en est selon moi l'aboutissement.

Les femmes qui sont à ce stade seraient plutôt créatives et lisent beaucoup. Ici, je m'interroge sur la place de la lecture. Tant dans l'affirmation de soi que dans la solitude. La lecture est-elle finalement un moyen de vivre des expériences par substitution ?. D'ailleurs, l'auteure précise « elles existent hors du regard de l'homme, hors du regard de l'autre, car leur solitude est peuplée d'œuvres et d'individus, de vivants et de muse, de proches et d'inconnus dont la fréquentation en chair et en os ou par la pensée constitue la base de leur construction identitaire ».

Le second chapitre est dédié au désir de la stérilité et à la possibilité de ne pas avoir d'enfant. Un sujet particulièrement d'actualité, à l'heure où beaucoup de femmes affirment leur choix de ne pas procréer. Ce chapitre a fait écho à un film que j'ai vu récemment, Un heureux évènement, réalisé par Rémi Bezançon (avec Pio Marmaï et Louise Bourgoin). Alors que je m'attendais à voir une comédie légère, sans prise de tête, je fus surprise par ce qui est dénoncé à travers le personnage de Louise Bourgoin. Nous suivons la grossesse de celle-ci et surtout, l'après-grossesse, avec ses joies et ses désillusions (surtout ses désillusions). Si le film n'a pas été bien accueilli par les critiques (qualifié de « comédie psycho-sociétale aguicheuse et fausse » par Les Inrocks), je pense qu'il a eu le mérite de déculpabiliser certaines femmes sur le sujet. 

Le troisième chapitre relève d'une problématique tout aussi intéressante : la vieillesse des femmes et l'image de la « vieille peau » dont pâtissent les femmes à partir d'un certain âge. De manière parfois implicite d'ailleurs, avec des actrices qui sont éjectées du grand écran quand elles vieillissent, des crèmes « anti-âge », une injonction à se colorer les cheveux en vieillissant etc. Néanmoins, j'ai trouvé dans ce chapitre quelques affirmations critiquables. « Un homme qui n'est pas intéressé par cet échange d'égal à égal préfèrera se tourner vers une femme plus jeune. Il pourra y trouver une admiration inconditionnelle ». Certes, cela se vérifie peut-être dans beaucoup de relations où l'homme est plus âgé que la femme (plus courant que l'inverse d'ailleurs dans notre société). Néanmoins, est-ce parce qu'une femme est plus jeune qu'elle est forcément plus naïve ? Est-ce qu'une relation de deux personnes du même âge est toujours un « échange d'égal à égal » ? Est-ce que ce n'est pas parfois l'homme qui voue une admiration à la femme plus jeune, à qui il envie sa jeunesse ? La femme plus jeune que l'homme est-elle nécessairement soumise et passive dans cette situation ? 


Enfin, un point que j'ai trouvé pertinent, est la question de la domination des hommes dans la science. L'invisibilisation des femmes dans ce domaine pendant plusieurs siècles s'explique en partie parce que celles s'exerçant en médecine, les « guérisseuses » étaient justement considérées comme des sorcières et traquées dès la Renaissance. 


En somme, l'essai de Mona Chollet est révélateur d'une misogynie qui sévit toujours dans notre société. Cet ouvrage permet de comprendre quelles sont les origines de la chasse aux sorcières, et quels en sont les vestiges. Je vous invite à lire cette courte interview de Mona Chollet dans Libération, qui donne certains éléments que je n'ai pas évoqués ici, et bien évidemment, à lire ce livre dont vous ne sortirai pas sans réflexion. 

2 commentaires :

  1. Bon, je sens que ça sera le prochain essai que je vais lire. J'en entends tellement parler et c'est rare pour ce genre de lecture. Je suis très heureuse que le féministe et les études sur le genre se démocratisent. J'aime beaucoup les questions que tu te poses aussi, elles sont très intéressantes !

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  2. Merci beaucoup pour ton commentaire, cet ouvrage vaut le détour effectivement. Mona Chollet rend compte de ses réflexions de manière lisible, ce qui n'est pas toujours le cas d'ailleurs dans les essais liés aux études de genre... Je suis un cours cet année dans ma formation lié à ce sujet, et c'est assez intéressant, j'en suis contente. Je pense qu'il faudrait porter ces réflexions à des personnes qui se sentent pas forcément concernées a priori, ou qui pensent que les féministes se prennent juste trop la tête pour rien... Parce que finalement, ce dont parle Mona Chollet, ça relève aussi de la vie quotidienne!

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