L’édition à l’ère du numérique: entretien avec Ugo Bardeau, co-fondateur de Novelle

[ Article publié initialement sur FastNCurious.fr le 7 février 2019]


« C’est dingue, les gens lisent sur smartphone ! » s’exclame avec stupéfaction le personnage incarné par Pascal Greggory dans Doubles Vies. Le nouveau film d’Olivier Assayas, dans les salles depuis le 16 janvier, dépeint un monde de l’édition au tournant du numérique. Les craintes et interrogations qui y sont évoquées sont-elles légitimes ou trop caricaturales ? Les technologies numériques signent-elles l’arrêt de mort de l’édition, du livre voire de la lecture ?
Le numérique est un sujet récurrent dans le monde de l’édition. À tort ou à raison ? Pour alimenter ma réflexion à ce propos, je suis partie à la rencontre d’Ugo Bardeau, co-fondateur de Novelle.

Novelle: le roman-feuilleton revisité sur nos smartphones?


Vous connaissez sans doute les fanfictions, des séries littéraires dédiées à des célébrités, publiées dans les fanzines puis sur les blogs. Au cours des deux dernières saisons estivales, vous êtes peut-être tombés sur ÉTÉ, le feuilleton BD publié par Arte sur Instagram et créé par Thomas Cadène, Joseph Saffiedine et Camille Duvelleroy. Enfin, si vous êtes passionnés par la culture sud-coréenne, vous avez sûrement entendu parler des webtoons, ces bandes dessinées en ligne qui connaissent un succès fulgurant. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la création littéraire s’est développée sur la toile… et ce n’est sûrement que le début !
Aboutissement d’une longue réflexion sur l’édition numérique, Novelle a pour ambition de revisiter le roman-feuilleton. « Novelle » est d’ailleurs un clin d’œil à la Novella, un genre littéraire court au croisement du roman et de la nouvelle. Cette maison d’édition innovante fut créée par Ugo Bardeau, diplômé du Master « Métier de l’édition – Création éditoriale multisupports » de l’Université Paris-Sorbonne et Fabien Weyh, actuellement en poste chez 4D Concept, une agence dédiée à l’ingénierie documentaire. C’est à La Documentation française, où ils étaient chargés de la fabrication d’ePubs (pour electronic publication), qu’ils se sont rencontrés. Ensuite, Ugo a rejoint les éditions Tallandier pour s’occuper du catalogue numérique et Fabien est devenu chef de projet numérique chez Hatier. Ainsi, tous deux ont appréhendé l’édition sous l’angle du numérique dans leur parcours.
Avec Novelle, ils souhaitent proposer des séries littéraires de plusieurs épisodes courts et accessibles gratuitement sur un site internet et prochainement sur une application. L’objectif ? Donner la possibilité à des lecteurs plus ou moins avertis de lire des contenus de qualité sur leurs écrans pendant « les temps morts du quotidien ».

Différents supports, différents usages: la forme informe-t-elle toujours l’information ?

Voici les propos de Tristan Garcia, philosophe et essayiste, au micro d’Augustin Trapenard dans l’émission Boomerang du 3 Janvier 2019 : « Un des problèmes du livre dématérialisé c’est qu’on ne parvient pas à repartir le poids de ce qui a été lu et de ce qui n’a pas été encore lu dans les deux mains. Le curseur n’indique pas matériellement, de façon sensible, comment l’on progresse dans un livre. »
Tandis que l’humanité a lu sur les supports les plus divers, des tablettes d’argile au volumen, jusqu’au codex que nous pratiquons depuis deux millénaires, voilà que le milieu littéraire s’offusque à l’idée d’un nouveau changement de support. Pourtant, si le codex a radicalement remplacé le volumen, les publications numériques sont loin de chasser le livre papier (même quand elles essayent de l’imiter). Pour quelles raisons ?
Le prix (voire la gratuité) et la praticité des publications numériques ne suffisent pas toujours à détrôner le goût pour les couvertures cartonnées, les pages cornées, annotées et dédicacées pour les plus chanceux. La consommation de publications numériques est surtout une question d’usage : le numérique complète le papier. Pour se déplacer, que ce soit dans les transports du quotidien ou en vacances, les lecteurs préféreront utiliser leur smartphone ou leur liseuse que s’encombrer de trop. Pour le coup, cet argument est surtout valable pour les gros lecteurs qui ont besoin de plus qu’un Elena Ferrante pour leurs vacances estivales. Les publications numériques sont aussi préférées (voire préférables ?) pour les lectures inavouées : les couvertures de vos plaisirs coupables ne sont pas exposées. Selon Ugo Bardeau, « Parmi les facteurs qui influencent la consommation des livres numériques, il y a le fait que le livre numérique permet de ne pas montrer ses goûts. Dans les usages, la littérature érotique fait un carton sur les liseuses. ». Emmanüel Souchier dit souvent que « la forme informe l’information ». Avec le numérique, la forme aura le mérite de ne pas informer vos voisins indiscrets dans le métro.

Un livre, c’est comme une salle de cinéma


L’objet livre est-il sacré ? Pour certains, un livre abimé trouvé en bibliothèque ou au fin fond d’une librairie d’occasion ne vaut plus grand-chose. Pour d’autres, la valeur d’un livre augmente dans l’échange, un livre qui est passé d’une main à l’autre est d’autant plus précieux. En octobre 2018, rappelons que les livres de la bibliothèque de François Mitterrand se sont vendus pour près de 1.5 million d’euros aux enchères (29 900 euros rien que pour Notre Jeunesse de Charles Péguy). Difficile d’imaginer qu’une bibliothèque numérique puisse faire l’objet d’une telle vente aux enchères dans quelques décennies. Seulement, encore une fois, si les publications numériques ne peuvent remplacer le support symbolique qu’est le livre, ce n’est de toutes façons pas leur vocation.
Les livres accumulés dans notre bibliothèque procurent un certain sentiment d’accomplissement et prennent part à notre obsession pour le souvenir, tout comme la caisse de vinyles pour les mélomanes. « Personnellement, je suis attaché à ma bibliothèque », nous dit Ugo Bardeau et il n’est pas le seul. La comparaison entre l’industrie du livre et l’industrie musicale nous semble intéressante. Aujourd’hui, les disquaires renaissent en misant sur le grand retour du vinyle (les ventes de vinyles neufs ont plus que triplé entre 2012 et 2017) et sur la diversification (disquaire-coiffeur, disquaire-café, disquaire-tatoueur…). UB : « La différence fondamentale entre la musique et l’édition c’est le support. Le CD, c’est de la musique numérique gravée sur du plastique. Le CD n’apportait rien, il était tout à fait naturel qu’il disparaisse dès lors qu’un moyen plus simple de lire de la musique numérique fut découvert. Pour l’édition, c’est l’inverse : un ePub c’est du texte auquel on ajoute des balises, parfois des DRM… C’est le meilleur support que l’on ait trouvé pour lire en numérique, mais finalement ça n’a pas l’efficacité d’un livre imprimé. »
Par ailleurs, le numérique pose la question de l’impact de la matérialité sur la narration. Ecrit-on de la même façon un contenu qui sera imprimé et un contenu qui sera lu sur un écran ? Lit-on de la même façon une publication numérique et une publication papier ? Sans surprise, il semblerait que non. Du côté des émetteurs, « Il y a un changement des habitudes de narration mais je pense surtout que le numérique augmente les possibilités », affirme Ugo Bardeau en prenant l’exemple des docu-séries de plusieurs dizaines d’épisodes que l’on peut trouver sur Netflix et qui n’existaient presque pas avant l’émergence de la plateforme. Du côté des récepteurs, le contexte influence nécessairement la lecture. La lecture est d’ailleurs avant tout une question d’expérience : lire un livre au coin du feu, ce n’est pas la même expérience que lire pendant 5 minutes dans les transports, tout comme regarder un film chez soi en famille n’est pas la même expérience que regarder un film dans une salle de cinéma. Cela ne veut pas dire qu’une expérience vaut mieux qu’une autre.
UB : « Un livre c’est comme une salle de cinéma : la façon de projeter a changé, aujourd’hui je pense que quasiment toutes les projections sont numériques, mais la salle de cinéma est restée ».

Le numérique : démocratisation et marché de l’attention

Nous lisons à longueur de journée sur nos écrans : des messages de notre entourage, des publications sur Facebook, des Tweets, des articles, des sous-titres de vidéos, des pages Wikipédia. Ce n’est pas la pratique de la lecture qui diminue mais sans doute la lecture de littérature. Cependant, si les propos alarmistes sur la question se multiplient, il faut sans doute relativiser.
Le numérique est au cœur d’un enjeu de démocratisation de l’accès au savoir et à la lecture, à l’instar de la révolution du livre de poche dans les années 1960 (qui avait aussi beaucoup inquiété le monde de l’édition) et de l’arrivée du livre dans les grandes surfaces culturelles. Le rôle du numérique dans l’accès à la connaissance n’est pas si récent. Nous pouvons citer le projet Gutenberg, lancé par Michael Hart en 1971, qui consiste à constituer une bibliothèque de versions électroniques libres de textes qui existent physiquement et dont les droits d’auteur sont dépassés.
Le numérique peut aussi être un moyen de transmettre le goût de la lecture aux nouvelles générations. UB : « Oui, la démocratisation est centrale. C’est aussi pour ça qu’on propose des contenus gratuits. Je pense surtout aux jeunes générations qui baignent dans le numérique, ça a un rôle à jouer dans la transmission du goût de la lecture aujourd’hui ».
Si le récit littéraire n’est pas rendu accessible sur nos écrans, il est certain que nous passerons notre temps à lire des contenus de qualité et d’intérêt parfois douteux. Des contenus comme ceux qui seront proposés par Novelle offrent une autre possibilité de se reconnecter à la littérature sans pour autant chercher à concurrencer les contenus vidéos ou les livres papiers. UB : « Nos séries n’ont pas la prétention d’être plus attractives qu’un livre ni d‘être plus compétitives qu’une vidéo ».
Le numérique est surtout lié à la problématique du marché de l’attention, concept théorisé par les sociologues Gabriel Tarde et Herbert Simon et repris par Yves Citton et Matthew B. Crawford dans son ouvrage Contact. Comment attirer l’attention sur du contenu littéraire de qualité ? Derrière cette question, se pose celle de la communication autour des publications littéraires qu’elles soient numériques ou papiers. Le numérique a bouleversé les stratégies de communication et les typologies des prescripteurs et offre aussi de nouvelles opportunités aux maisons d’édition, telles que la publication de livres d’influenceurs.ses ou la promotion des livres via les réseaux sociaux.
Par ailleurs, Novelle a pour vocation de démocratiser l’accès à l’écriture, en se proposant d’être un tremplin pour les écrivain(e)s en herbe. Dans son processus éditorial, Novelle souhaite conserver un lien avec l’édition papier. L’idée est de prolonger et/ou d’adapter les séries littéraires prometteuses en format papier, tout comme les romans-feuilletons publiés dans la presse furent adaptés en livre. UB : « Le roman-feuilleton c’était exactement ça : un texte adapté aux journaux, découpé, un texte fleuve qui perdure dans le temps. Certains romans sont des feuilletons au départ, ce qui en fait des livres très longs mais quand même digeste, comme ceux de Zola. »
Ugo Bardeau et Fabien Weyh souhaitent établir des partenariats avec différentes maisons d’éditions pour orienter leurs auteurs vers celle qui leur conviendra le mieux et qui sera la plus légitime à publier leurs contenus : « Notre indépendance est importante car nous souhaitons pouvoir travailler avec différentes maisons d’édition, pour proposer des contenus variés », rappelle Ugo Bardeau pendant notre entretien.
Ainsi, l’édition numérique ne fait pas forcément du tort à l’édition papier. Au contraire, le numérique peut donner un nouveau souffle aux maisons d’édition traditionnelles. Alors, ne devrait-on pas se réjouir à l’idée d’avoir de plus en plus de possibilités d’accéder à du contenu littéraire dans notre vie quotidienne ?
SOURCES
Propos d’Ugo Bardeau recueillis par Lison Burlat le lundi 21 janvier 2019
Emission Boomerang, présentée par Augustin Trapenard sur France Inter, avec Tristan Garcia, 3 janvier 2019 
DUTENT Nicolas, « La révolution numérique est-elle l’ennemi du livre ? », l’Humanité, 19 décembre 2014, entretien avec François Taillandier, Franck-Olivier Laferrère et Jean-Yves Mollier 
GENY Valentin, « Les disquaires indépendants ont l’instinct de survie », La Croix, 19 avril 2018 

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