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Sélection

Plaisirs hebdomadaires #6

Un peu de retard dans mes comptes-rendus hebdomadaires mais il n'est jamais trop tard pour parler de ce qui m'a rendu vivante et m'a fait grandir ces dernières semaines. 
1. J'ai terminé ce matin Les Furtifs d'Alain Damasio, livre de science-fiction qui me faisait de l'oeil depuis un moment. Augustin Trapenard (encore lui, oui) en a d'ailleurs régulièrement fait l'éloge (je vais certainement, d'ailleurs, réécouter l'émission Boomerang faite avec Alain Damasio). Je n'ai pas trop l'habitude de lire des livres de science-fiction mais je m'y mets, doucement, peut-être pour sortir du sentiment de panique qui m'habite en ce début d'année 2020 (ou pour le conforter et agir, peut-être). Les Furtifs est un ouvrage long mais brillant, riche en réflexions et en rebondissements, dans lequel nous suivons des parents qui tentent de retrouver leur fille. Les villes y sont la propriété des multinationales ; la rebellion grandit ; la quête de…

Pléthore de prix littéraires : que disent-ils de l’édition d’aujourd’hui ?

[ Article publié initialement sur FastNCurious.fr le 20 novembre 2018]


« C’est comme un rapt, on est pris dans quelque chose qui nous dépasse », déclarait Nicolas Mathieu sur le plateau de La Grande librairie à propos de son Prix Goncourt fraîchement reçu. Voilà qui illustre de nombreux questionnements à propos des prix littéraires. Quels sont les enjeux de cette surmédiatisation ? Quelles mutations de la figure de l’écrivain(e) à l’ère d’une culture de masse, tantôt bafouée, tantôt recherchée par un monde de l’édition soumis à des contraintes économiques croissantes ?
Les Prix Littéraires : une exception française controversée mais indispensable ?  
En comptant plus de 2000 prix littéraires, nous pouvons aisément affirmer que ces derniers sont parties prenantes d’une identité française. D’une part, ces prix sont le marqueur d’une évolution de la lecture, l’accès aux livres s’étant fortement démocratisé au XXème siècle (l’arrivée du Livre de Poche en 1953 étant cause et effet de cette démocratisation). D’autre part, ils symbolisent une évolution de la prescription littéraire, dans une même dynamique de « peopolisation » selon le terme de Sylvie Ducas, chercheure en littérature française. Le livre, réservé pendant un temps à une élite, tant au niveau de sa production que de sa diffusion, est désormais accessible à un « grand public ».
 À la fin du XIXème siècle, l’idée d’un prix littéraire est née d’une volonté des frères Goncourt de créer une alternative à l’Académie Française et de lutter contre une industrialisation des Lettres jugée néfaste. Un an après le Prix Goncourt, en 1904, le Prix Femina voit le jour : une contre-proposition au prix Goncourt avec un jury exclusivement féminin.
Dès les années 1940, l’Académie Goncourt est montrée du doigt. Les soupçons de corruption et de collusion avec les éditeurs s’installent dans le monde littéraire. Certains parlent même de « Galligrasseuil » pour dénoncer la prépondérance de Gallimard, Grasset et Le Seuil dans les ouvrages récompensés. De ces contestations émane une multiplication des prix littéraires et une évolution notoire de la prescription. En somme, tout le monde veut avoir son mot à dire sur les publications littéraires. Les médias font leurs propres recommandations, notamment avec le Prix Interallié décerné par une dizaine de journalistes chaque automne (bien que celui-ci fût qualifié de « prix Inter-Grasset » par Libération en 1998…), ainsi que les professionnels du livre, avec le prix des Libraires depuis 1955. Puis Internet a facilité la manifestation de l’opinion des lecteurs eux-mêmes, avec le développement des blogs et de réseaux sociaux comme Babelio.
À l’heure actuelle, la multitude de prix littéraires et les recommandations de toutes parts peuvent rendre l’édition française illisible. Pourtant, si le trop-plein de bandeaux dans les rayons des librairies rend la sacralisation des ouvrages confuse, c’est justement pour accroître la visibilité des auteur(e)s que les prix littéraires mettent le monde de l’édition en spectacle chaque automne. Ils permettent de capter l’attention car, selon les dires d’Yves Citton, spécialiste de l’économie de l’attention, « la principale difficulté, aujourd’hui, n’est pas tant de produire un film, un livre ou un site Web, que d’attirer l’attention d’un public submergé de propositions ». Ce sont près de 567 titres qui furent publiés à l’occasion de la rentrée littéraire de septembre 2018. Les prix littéraires permettent donc aux lecteurs de s’y retrouver dans ce hyperchoix, phénomène lié à une crise de surproduction du livre dont parlait déjà Zola avec l’Argent dans la littérature en 1830… C’est dans une logique de communication à deux étages, le two-step-flow de Lazarsfeld, que s’imposent les prix littéraires chaque année en filtrant les parutions.

Une littérature de masse en question : quand le marketing s’immisce dans l’édition
Cependant, il ne faut pas nier que cette littérature de masse, tant par sa production croissante que par sa réception, est largement remise en question. La légitimité est au cœur des critiques : le « grand public » est-il légitime pour accéder à la littérature ? Toutes formes de littérature sont-elles d’ailleurs légitimes ? Sans parler de la légitimité, évidemment, de ceux qui s’expriment sur la qualité littéraire des ouvrages. Cela rappelle indéniablement cette séquence d’une émission de l’ORTF où un étudiant en médecine affirme, avec un mépris incontestable : « Ça fait lire un tas de gens qui n’avaient pas besoin de lire, finalement. […] Avant ils lisaient Nous deux ou La Vie en fleurs, et d’un seul coup ils se sont retrouvés avec Sartre dans les mains, ce qui leur a donné une espèce de prétention intellectuelle qu’ils n’avaient pas. »
Dans l’édition, c’est Bernard Grasset qui a introduit des techniques marketing semblables aux services de presse dont les médias sont assaillis aujourd’hui. Celui-ci disait : « c’est le livre français tout entier dont nous allons révolutionner l’aspect : les libraires ne vont plus reconnaître leurs librairies ».
Edmond de Goncourt souhaitait, en accordant une rente de 5000 francs aux auteur(e)s recevant le Prix Goncourt, libérer ces derniers de toutes contraintes économiques. Aujourd’hui, les auteur(e)s sont de plus en plus précaires à en juger l’hashtag #payetonauteur qui a surgit sur twitter lors du Salon Livre Paris 2018. Si la dotation financière, s’élevant à 10 euros, n’est plus que symbolique dans le cas du Goncourt, ce prix de renommée internationale entraîne une explosion des ventes. L’automne comme saison des délibérations n’est d’ailleurs pas un hasard.
Une reconnaissance littéraire à nuancer
Il faut nuancer ce succès apparent : la reconnaissance littéraire n’est bien souvent qu’éphémère. Dans son ouvrage Les Chiens à fouetter en 1956, François Nourissier prévenait « ne confondez donc pas les livres avec le bruit qui entoure leur succès ».
Un prix littéraire est une véritable marque pour son lauréat, symbolisée iconographiquement par le bandeau rouge. Attirant l’attention sur l’ouvrage en tête de gondole des librairies, rappelons que ce bandeau rouge n’est que paratexte, détachable de la couverture. Comme le souligne Sylvie Ducas, nous sommes passés « du sacre au label ». La transformation de la figure de l’écrivain(e), à l’ère de la « reproductibilité technique » du livre, est marquée par une perte de « l'aura » au sens où l’entendait Walter Benjamin. L’auteur(e) d’aujourd’hui peine à marquer les esprits sur le long terme. La promotion de son propre art lui échappe, sa dépendance économique est grandissante. Les lauréats sont souvent dépassés par l’événement, comme le souligne pour rappel Nicolas Mathieu. La fabrique littéraire massive paraît peu compatible avec le mythe de la création artistique.
Par ailleurs, les littéraires les plus puristes ne voient pas le succès d’un très bon œil. « Quand un auteur a trop de lecteurs, l’intello se sent frustré. Faisant ses délices du rare, il ne saurait partager ses satisfactions avec tout le monde … Somme toute la réussite devient un critère d’échec », disait Hervé Bazin, ancien élu de l’Académie Goncourt.
Enfin, nous pouvons dire malgré tout, que si le phénomène des prix littéraires semble être le signifiant d’une édition industrialisée soumise aux lois du marketing, ces évènements ont le mérite de mettre en avant la littérature quelques fois dans l’année. De plus, s’ils mobilisent autant l’attention médiatique, finalement, que penser de la mort du livre bien souvent annoncée ?

SOURCES & LIENS POUR ALLER PLUS LOIN

BENJAMIN Walter, L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, ed. Allia, 2011, 96p
DUCAS Sylvie, « Ce que font les prix à la littérature », Communication & Langages n°179 Mars 2014 et La littérature à quel(s) prix, ed. La découverte, 2013, 240p
KNOPP Robert, Un siècle de Goncourt, ed. Gallimard, 2012, 144p
VOX Maximilien, « Bernard Grasset, précurseur », Communication & Langages n°12, 1971 
ARC Stéphanie, « L’attention, un bien précieux » (entretien avec Yves Citton), CNRS Le Journal, Juillet 2014 
Sincère, le prix Goncourt ? « Tout le monde dit que Gallimard va gagner », Rue 89, Octobre 2011 
« Les Goncourt oubliés », L’Express
« Le livre de poche et le mépris », L’avenir est à vous, septembre 1964, archive INA ; 
« La Grande Librairie », émission du 7 septembre 2018, France 5 


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