Rencontre avec Fabrice Arfi, co-responsable du pôle « Enquêtes » de Mediapart

Fabrice Arfi, co-responsable du pôle « Enquêtes » de Médiapart, fut à l’origine de nombreuses révélations sur les affaires Bettencourt, Karachi, Sarkozy - Kadhafi, Cahuzac ou plus récemment, sur l’affaire Benalla. Somme toute, Fabrice Arfi contribue à un journalisme fréquemment qualifié d’ « investigation » qui se pose en véritable contre-pouvoir et fait trembler les plus puissants. Mercredi 17 avril, la Bibliothèque Publique d’Information lui a donné la parole dans le cadre d’un cycle de rencontres intitulé « La Fabrique des Médias », l’occasion pour lui de revenir sur son parcours et ses engagements.



Des journaux et des Hommes


Au deuxième niveau de la Bibliothèque Publique d’Information, se trouve l’espace presse. C’est ici que la rencontre avec Fabrice Arfi s’est tenue. Une caverne d’Ali Baba pour les passionné.e.s de journalisme qui met à la disposition près de 10 grands quotidiens nationaux, 45 journaux régionaux, 60 titres internationaux, une centaine de magazines, des numéros hors-série, des mooks et autres revues ainsi que de nombreuses archives. D’autres périodiques spécialisés sont disponibles dans les espaces thématiques. Une offre exceptionnelle qui rend compte d’une pluralité de la presse essentielle à notre démocratie.


Derrière ces titres de presse, il y a des journalistes qui donnent la parole aux citoyens, qui racontent au fil des publications la vie des autres. Après un cycle « Reportage, état des lieux » en 2018, la Bpi s’attache cette année encore à raconter la vie de ces journalistes, leur vocation, leurs passions, leurs combats. L’objectif est de montrer au grand public le rôle et le fonctionnement des médias dans un contexte où notre société démocratique serait de plus en plus connectée (à l’information, vraiment ?). Il s’agit d’interroger l’influence des médias, leur positionnement vis-à-vis des GAFA et des nouveaux acteurs comme Netflix, l’impact des réseaux sociaux sur les pratiques des journalistes en matière de dissémination de l’information et ainsi, de réfléchir à l’avenir de notre système médiatique. Cette initiative fut inaugurée le 14 janvier par un grand entretien avec Sandrine Treiner, directrice de France Culture et se poursuivra avec un débat le 29 avril sur les médias comme contre-pouvoir et d’une rencontre au mois de juin à propos des « médias du futur ».


« Je suis un petit artisan de l’information [...], un instituteur du réel qui ne sait rien, apprend et transmet »


Fabrice Arfi a débuté sa carrière de journaliste en 1999 au Lyon Figaro, supplément local du journal Le Figaro créé en 1986 à une époque où Lyon était une sorte de laboratoire local pour la presse nationale. Il n’avait alors pas d’autres diplômes que le baccalauréat et une passion : la musique. Il commence par écrire des papiers sur le sujet avant de basculer dans la chronique judiciaire, succédant ainsi à Gérard Schmitt qu’il voit comme « un de [ses] papas en journalisme ». Son travail de journaliste consiste alors à assister aux procès et les raconter. « Une salle de procès, c’est un peu comme un théâtre », déclare-t-il. Raconter un procès, c’est adopter un point de vue qui est préfiguré par l'architecture du lieu. Le fait que les journalistes prennent place du côté de l’accusation, à côté de l’avocat général, n’est pas anodin. L’article raconte une histoire qui est également préfigurée par une vision policière et judiciaire, nécessairement, ce qui fut pour lui l’objet d’une grande frustration.


Puis, après avoir collaboré pour divers journaux, Fabrice Arfi rejoint le pôle « Enquêtes » de Médiapart en 2008.  Fabrice Arfi s’y considère comme un « instituteur du réel », qui ne sait rien, apprend et transmet dans l’unique objectif de rendre aux citoyens ce qui leur appartient : l’information. Quant au qualificatif « journaliste d’investigation », Fabrice Arfi précise : « Journaliste d’information est un terme que je récuse, je veux bien considérer qu’il y ait un journalisme d’information et un autre de commentaire, mais moi je suis un petit artisan de l’information et je pense qu’il y a une primauté de l’information sur le commentaire avant tout, pour une raison très simple : pour avoir un avis, il faut des informations » et cite alors la « la plus journaliste des philosophes », Hannah Arendt, qui parlait d’une « force contraignante » des faits capable de fracasser les opinions. Il cite également une phrase à l’allure simple mais qui n’en est pas moins fondamentale, extraite du journal intime de Winston Smith dans le fameux 1984 de George Orwell :  « la liberté, c’est la liberté de dire que deux et deux font quatre, qu’on nous l’accorde et le reste suivra ». Ce roman dystopique dénonce une manipulation de l’opinion qui ferait rougir la « la post-vérité » que nous connaîtrions aujourd’hui, post-vérité qui stipule que la vérité est une opinion comme une autre. Or, pour lui, les faits ne relèvent pas de l’opinion. Se mettre d’accord sur des faits est essentiel pour « faire société ». Tout journaliste, qu’il soit dit d’investigation ou non, doit avoir pour vocation de relater des faits, de la manière la plus honnête possible.


Là où est l’investigation, c’est dans l’observation relevant presque de l’approche anthropologique qui consiste à s’imprégner de l’environnement de ceux dont le journaliste raconte l’histoire. Pour en arriver à ces enquêtes poignantes, Fabrice Arfi évoque la nécessité de fréquenter des assassins, des escrocs, pour comprendre d’où les personnes parlent et agissent. Une citation résonne particulièrement en lui : « ce qui est terrible sur cette Terre, c’est que tout le monde a ses raisons », issue de La Règle du Jeu de Jean Renoir. Fabrice Arfi évoque la responsabilité du journaliste lorsqu’il « révèle », en référence au « révélateur » en photographie argentique, des informations. Il ne voit « aucune jouissance professionnelle » à détruire des vies avec des articles de journaux, précisant tout de même que les personnes concernées sont bien victimes d’elles-mêmes.


« Défendre la primauté de l’information sur le commentaire ne doit pas empêcher un journal d’avoir des convictions »


Il critique par ailleurs la télévision, devenue à ses yeux une « société du spectacle » au sens de Guy Debord, un « royaume du bavardage » qui s’attache à opposer des opinions, extrêmes au possible, plutôt que de rendre compte des faits. Fabrice Arfi, modestement, affirme que « le boulot de journaliste n’est pas de dire qu’il y a un pour et un contre mais de donner les faits pour que les gens en discutent ». Vient alors la question de l’objectivité, qu’en est-il lorsque nous constatons qu’un journal est plutôt positionné à droite ou à gauche de l’échiquier politique, appelle à voter pour un candidat à la présidentielle pendant l’entre deux-tours en 2017 ? « L’objectivité n’existe pas. L’honnêteté, oui ! », disait Hubert Beuve-Méry, fondateur du journal Le Monde. Cette phrase résonne comme un principe sacré dans l’exercice du journalisme : « Défendre la primauté de l’information sur le commentaire ne doit pas empêcher un journal d’avoir des convictions [...] : je suis pour l’engagement mais contre le militantisme », déclare Arfi. Par ailleurs, il rappelle qu’une rédaction n’est pas homogène idéologiquement – et heureusement –, ce que l’on peut constater dans le documentaire réalisé par Naruna Kaplan de Macedo, Depuis Médiapart, qui suit la rédaction de Médiapart des révélations sur l’affaire Baupin jusqu’aux résultats des élections présidentielles. Passionnant pour comprendre justement cette « fabrique médiatique » qui anime notre quotidien.


« Quand 50 journaux décident de faire la Une sur le même sujet, ça bouscule l’agenda »


Médiapart est un journal qui fonctionne - très bien - sans publicité, sans subvention, uniquement grâce aux abonnements d’où son slogan « seuls nos lecteurs peuvent nous acheter ». Cette indépendance financière est perçue comme essentielle pour mener à bien des enquêtes. En tant que co-responsable du pôle « Enquêtes » avec Michaël Hajdenberg, il coordonne tout le travail effectué au long cours par les différents pôles de la rédaction. Le travail d’enquête est parfois tentaculaire : pour prendre l’exemple des Football Leaks, il s’agit d’éplucher 18.6 millions de documents. C’est alors un défi technologique qui se pose aux journalistes, d’où le développement logiciels professionnels avec le journal d’investigation allemand Der Spiegel. Le consortium de journalistes créé à l’échelle européenne, l’European Investigative Collaboration, repose sur une l’idée que l’union fait la force, sur une forme d’intelligence collective qui a pour vocation la résolution de phénomènes mondiaux : « Quand 50 journaux décident de faire la une sur le même sujet, ça bouscule l’agenda ». Une collaboration qui réjouit Fabrice Arfi : « On apprend des cultures éditoriales des autres, et c’est formidable ».


« Je suis pour une diversification du journalisme »


Fabrice Arfi, comme d’autres journalistes avant lui, écrit parfois des livres à partir de ses enquêtes. Nous pouvons citer L’Affaire Bettencourt, un scandale d’Etat en collaboration avec Fabrice Lhomme, L’Affaire Cahuzac, en bloc et en détail, Le sens des affaires, La République sur écoute - chroniques d’une France sous surveillance, Avec les compliments du Guide avec Karl Laske. Plus récemment, il a publié aux éditions du Seuil D’argent et de sang, une enquête sur une mafia 2.0 qui a détourné près de 2 milliards d’euros sur le dos du droit à l’environnement, ainsi qu’une bande dessinée éditée par La Revue Dessinée reprenant le travail d’enquêtes de cinq journalistes : Benoît Collombat, Michel Despratx, Elodie Guéguen, Geoffrey Le Guilcher, Thierry Chavant et lui-même. « Un livre apporte ce qu’aucun article n’apportera jamais, ce qu’aucune accumulation d’articles n’apportera jamais. Un livre est un objet fini qui doit être autonome immédiatement. Un livre c’est une bonne tragédie grecque. Une profondeur, une écriture particulière. Je suis pour une diversification du journalisme sous toutes les formes. ». Somme toute, transmettre un travail journalistique à travers des livres répond à un besoin d’une part de raconter une histoire autrement, d’autre part de toucher un public différent. Toujours dans cette idée de transmettre l’information au plus grand nombre. Plus qu’à s’y plonger !


Lison Burlat


Historique et raison d’être du journal Médiapart : https://www.mediapart.fr/qui-sommes-nous
Bande annonce du documentaire Depuis Médiapart, réalisé par Naruna Kaplan de Macedo : https://bit.ly/2DohRv0
Retransmission des conférences organisées par la Bpi : http://webtv.bpi.fr/ 
Organisation de la rencontre : Christine Mannaz, programmatrice de la Bpi 

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