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Sélection

Pile à lire post-confinement #2 Ces livres féministes publiés à quelques jours du confinement

Chaque semaine, partager 5 livres que j'aimerais lire. Dans un futur non défini. Pour le moment j'ai le privilège d'avoir des livres sous la main. Oui, avoir des livres non lus sur ses étagères et sur celles de ses parents, c'est un immense privilège et bien le signe d'un certain patrimoine culturel. Je ne l'oublie pas. Alors ces livres que je mentionne, c'est plutôt pour l'après. Je vous invite au passage à lire l'article de Benoît Virot sur Mediapart , par lequel il apporte un regard critique sur la chaîne du livre et en particulier sur le positionnement de la presse littéraire depuis le début de la crise sanitaire. Son propos est intéressant, même si je ne suis pas entièrement d'accord avec ses arguments. De mon point de vue, il est important de continuer à faire exister les ouvrages dans l'espace public, de nouveauté et de fonds.  Aujourd'hui j'ai pensé à ces ouvrages publiés juste avant le confinement, à ces ouvrages dont le

Jours Barbares, William Finnegan : un récit autobiographique et anthropologique centré sur la mythologie du surf

Voilà quelques semaines déjà que j’ai achevé la lecture de Jours Barbares, ou plutôt la relecture, en partie ; puisque je l’avais déjà entamé deux ans auparavant. Le récit autobiographique – « feuilleton non-fiction » selon la classification des éditions du Sous-Sol – de William Finnegan, traduit en français par Frank Reichert, a obtenu le Prix Pulitzer en 2016. Jours Barbares est une ode au surf, présenté comme une philosophie, une culture, un rapport au monde.

William Finnegan, figure du « New New Journalism » : une interrogation du genre littéraire de Jours Barbares 

William Finnegan est un journaliste américain de renom, ayant collaboré notamment au New Yorker. Il s’est illustré dans des reportages au long-cours au Soudan, en Afrique du Sud pendant l’Apartheid – expérience dont il fait le récit dans Jours Barbares – et dans bien d’autres régions du monde. 

Il s’inscrit dans le courant du « New Journalism », genre né aux Etats-Unis avec Truman Capote comme figure évidente ; voire dans le courant du « New New Journalism » pensé par Robert S. Boynton pour actualiser l’anthologie de Tom Wolfe publiée quelque trente ans plus tôt. Entre journalisme et littérature, le genre peine à être défini comme en témoignent ses nombreux qualificatifs : « Gonzo », « Narrative Nonfiction », « Creative nonfiction »… Le « New Journalism » se déploie aujourd’hui dans des livres comme Jours Barbares, mais aussi dans de nombreuses revues (certaines appelées « mook », contraction de « magazine » et « book ») ; Granta en la cheffe de file. La subjectivité est mise au service du récit des faits. Néanmoins il convient de distinguer le journalisme « Gonzo », usant de la subjectivité pour exprimer des ressentis (au risque de tomber dans l’ « éditorialisme ») du « New Journalism » où le journaliste use du « Je » pour raconter simplement ce qu’il voit. 

Parmi les auteurs et autrices cité(e)s dans un document (très intéressant) des éditions du Sous-Sol à propos de ces « reportages qui se lisent comme des romans », figure donc William Finnegan au côté de Susan Orlean, Ted Conover, Nellie Bly ou encore Jane Kramer. Leur point commun apparent : être à la fois journaliste et écrivain. La littérature est-elle le plan B du journaliste, le journalisme est-il le plan B de l’écrivain ; en tout cas, l’écriture est leur clé de voûte. Le « New Journalism » s’inscrit dans une pensée de la réception, en faisant la part belle à la subjectivité comme moyen de rendre la presse écrite intime et par voie de conséquence, accessible. 

C’est aussi, semble-t-il, la volonté de William Finnegan avec Jours Barbares : partager son rapport intime avec le surf (comme jamais il ne l’a fait auparavant) et rendre le surf accessible. S'offre alors au lecteur un récit autobiographique : William Finnegan prend le temps de raconter son enfance, sa jeunesse, ses débuts dans la vie d’adulte. Tout y est : questionnements sur la société qui l’entoure, du collège de Kaimuki à Honolulu à l’Afrique du Sud, doutes personnels, trajectoires professionnelles, relations amicales et amoureuses. Et comme fil rouge : le surf, raconté à chaque étape de sa vie. 

Une exploration anthropologique de la mythologie du surf

William Finnegan déclare lui-même à propos de sa pratique du journalisme « Je fouine, je parle aux gens je les écoute et j’attends » ; il adopte ainsi la posture d’un anthropologue. Cette fois-ci, avec Jours Barbares, c’est son propre cheminement qu’il raconte : il se place dans ce que la discipline appelle « l’observation participante ». Au-delà du surf, William Finnegan s’emploie continuellement à décrire les contextes socioculturels rencontrés. Dès la première page, il prend le temps de décrire les mécanismes sociaux et les segmentations à l’oeuvre dans le collège de Kaimuki : les haoles d’un côté, les « natifs » de l’autre. Tout au long de son récit, il relate également ses nombreux voyages, de la côte Californienne à l’Afrique du Sud en passant par les îles Fiji. La quête inlassable des meilleures vagues en est la raison d’être. Il décrit alors des rites, des langages, des rapports au monde tout à fait différent du sien ; et dans le même temps, met en perspective ces différences. 


« Les habitués de la cabane de kava étaient principalement des pêcheurs qui mouillaient leurs barques dans une calanque, à l’ouest des dunes, mais d’autres hommes de Yadua la fréquentaient également. La seule femme était l’épouse d’un dénommé Waqa. Elle aidait à préparer et à servir le rhum. […] J’aimais bien regarder ces gens, même quand je ne comprenais rien, ce qui était fréquemment le cas puis qu’ils s’exprimaient d’ordinaire en fidjien. Ils semblaient disposer, pour les rapports sociaux, d’un volumineux répertoire d’expressions aussi délicates que complexes. Ils parlaient avec la bouche, les mains et les yeux – tout ce qui sert habituellement à communiquer – mais aussi avec le menton, les sources, les épaules, pratiquement tout le corps. Les observer en train de les écouter était encore plus instructif. Ils partageaient presque unanimement un joli geste que je ne me rappelais pas avoir vu ailleurs : cette légère saccade de la tête, de droite à gauche, en même temps qu’ils redressaient le cou cran par cran à la façon d’un oiseau. J’y voyais l’expression d’une extrême tolérance. » Chapitre « La quête », page 225.


Le surf en lui-même est décrit comme étant le fondement d’une culture au sens anthropologique du terme, construite par ses rites, son langage, ses mythes, ses codes et ses valeurs : la board culture. William Finnegan inclut volontairement dans son oeuvre des termes techniques dont le lecteur s’imprègne par la multiplicité des descriptions servant à l’ancrage de cet environnement particulier. La terminologie étant principalement anglophone (lineup, shorebreak…), un glossaire accompagne la lecture dans la version française. Jours Barbares, pour le lecteur qui n’est pas familier avec le surf, constitue un véritable récit d’apprentissage

La discipline se positionne même en « contre-culture ». William Finnegan avoue lui-même avoir entretenu une forme de double-vie entre le journalisme et le surf qu’il considère lui-même comme étant « contre-productive », presque honteuse. La pratique du surf s’est immédiatement installée en contre-courant d'une vie banale, linéaire. Pour l’adolescent qu’il était, le surf semblait être un échappatoire idéal. Cela renvoie, immédiatement, à la figure mythifiée du surfeur vagabond : nomade, solitaire et marginale. Le surf s’ancre alors dans une philosophie hédoniste, utopiste et aux antipodes du capitalisme caractéristique de l’American Way of Life. 

« Le nouvel idéal émergent était la solitude, la pureté, la perfection des vagues, loin de la civilisation. Robinson Crusoé, The Endless Summer. C’était une piste qui nous éloigné de la citoyenneté, au sens archaïque du terme, pour nous conduire vers une frontière à demi effacée où nous pourrions vivre comme des barbares de la fin des temps. Pas vraiment le rêve éveillé d’un bienheureux oisif. C’était plus profond que ça. Traquer les vagues avec un tel zèle était à la fois profondément nombriliste et égoïste, dynamique et ascétique, et radical par son rejet de valeurs comme le devoir et la réussite en société. J’ai échappé très jeune à ma famille, et le surf a été pour moi une route de l’évasion. Une excuse à mes absences. » Chapitre « Le choc de la nouveauté », page 118. 

Cette traque infinie des meilleures vagues à travers la planète construit un rapport au temps tout à fait différent, qui s’illustre dans le titre même du film culte sur le surf The Endless Summer. Stéphane Benassi, maître de conférence en sciences de l’information et de la communication, affirme dans son article « La route en marges : Retour sur les mythologies errantes de la culture surf » à propos du film de Bruce Brown : « Le film est une incitation à s’éloigner des sentiers battus, au sens propre comme au figuré, où les routes secondaires, parallèles voire marginales apparaissent comme les métaphores d’un mode de vie alternatif, éloigné des contingences de la société de consommation auquel aspire une partie de la jeunesse des années soixante ». 

Le surfeur passe son temps à attendre ; et à regretter l’expérience particulièrement éphémère de la vague surfée. « Les surfeurs sont des fétichistes de la perfection. La vague parfaite, etc. » dit William Finnegan à la page 239. Au-delà d’une quête de la « vague parfaite », il s’agit d’une recherche des conditions parfaites : c’est à dire, d’une vague inhabitée par d’autres surfeurs. Là est un autre point primordial de la board culture : l’occupation du territoire. A la fois, les surfeurs reconnaissent les vagues comme des oeuvres de la nature qui ne peuvent être possédées par quelconque être humain, ceci expliquant leurs valeurs écologistes. A la fois, les surfeurs entretiennent un certain esprit colonialiste ; l’appropriation des spots et le sectarisme des surfeurs sur ces derniers est monnaie courante. Même si, pour nuancer, le surfeur se plaît à être contrôlé par la nature, assumant d’avoir une pratique qui dépend totalement de conditions extérieures à lui-même, plutôt que de contrôler celle-ci. 

« Ce rêve d’une vie seul face aux éléments provoqua chez moi une humeur prévisible : une amère nostalgie. Un certain nombre des histoires que j’ai écrites dans des journaux impliquait le voyage dans le temps, et, en l’occurrence, le plus souvent un retour en arrière dans la Californie d’antan. Imaginez que vous retourniez dans le passé, au temps des Indiens Chumash ou des missions espagnoles, armé d’une planche de surf moderne. Malibu se cassait exactement de la même façon, et les vagues étaient vierges de tout surfeur, pendant des siècles, des millénaires. Vous auriez été adorés comme un dieu par les autochtones dès qu’ils vous auraient vu surfer ; ils vous auraient nourri, et vous auriez pu glisser sur des grosses vagues en propriétaire incontesté pendant le reste de vos jours. » Chapitre « Le choc de la nouveauté », page 119. 

Une contre-culture normalisée mais plus tellement à la marge ?

Cette dernière réflexion sort un peu du prisme de William Finnegan et fait surtout suite à la lecture de l'article de Stéphane Benassi. 

La quête des spots vierges apparaît contradictoire avec la volonté d’une démocratisation du surf. Duke Kahanamoku, dont j’ai appris l’histoire dans In Waves (magnifique roman graphique aux éditions Casterman), a largement contribué à la démocratisation du surf en introduisant des planches plus légères, plus malléables et ainsi plus accessibles. Il a également, en étant un nageur médaillé d’or olympique, donner une grande visibilité à la pratique du surf à travers le monde. 

Ce mouvement de démocratisation est critiqué, depuis longtemps, par les plus puristes qui refusent de normaliser le surf comme une simple pratique sportive. La professionnalisation croissante des surfeurs est contestée ; d’autant plus que ces surfeurs professionnels sont de plus en plus « médiagéniques » au sens de Philippe Marion. Instagram est un médium tout à fait représentatif du passage du surf comme contre-culture au surf complètement régi par une logique de consommation et de présentation de soi stratégique. Ce n’est sans doute pas que la figure du surfeur vagabond disparaît : elle est supplantée par une image du surfeur surmédiatisée. Instagram décuple l’effet des premières photos publiées dans les magazines spécialisés. Les images sont désormais rendues accessibles à tous, faisant du surf un lifestyle à la mode sur fond de road trip en Van et maillots de bain toute l'année... 

Stéphane Benassi, en s'appuyant sur les travaux de de Anne-Sophie Sayeux (autrice de Surfeurs, l’être au monde. Une analyse socio-anthropologique aux Presses Universitaires de Rennes), évoque très bien la manière dont la mythologie du surf a subit une appropriation culturelle, socio-économique et médiatique. 

« Dans le courant des années quatre-vingt et surtout quatre-vingt-dix, de nombreuses entreprises, à commencer par les multinationales du surf dont certaines avaient été créées par des surfeurs-voyageurs – parfois même avec l’argent du trafic de drogue –, vont baser leur stratégie marketing sur l’image positive d’un mode de vie fantasmé dont le voyage fait partie. C’est ainsi par exemple que le combi Volkswagen, alors désuet, devient dans nombre d’images et de vidéos publicitaires l’emblème de la route en marges, tandis que se développent les voyages organisés hors de prix à destination de vagues parfois privatisées, comme à Tavarua dans les Maldives. Alors que le surf tend à se professionnaliser, voyager deviendra même un métier, celui des free surfeurs, payés par les sponsors pour surfer les plus belles vagues du monde sous les objectifs de photographes et de caméramans avant que les images ne se retrouvent dans les magazines, sur des cassettes VHS, puis des DVD et aujourd’hui sur les réseaux sociaux. » Stéphane Benassi, La route en marges : retour sur les mythologies errantes de la culture surf, Communication & Langages n°195, 2018. 

Ainsi, le récit de William Finnegan est presque celui d'une quête de liberté insatiable ; qui ne pourrait être la nôtre aujourd'hui, sans doute. C'est un témoignage magnifique, au style littéraire impactant, aux descriptions récurrentes mais toujours autant porteuses d'émerveillement. Il s'agit d'un récit d'apprentissage tant du côté de son auteur, évidemment, que de notre côté : je sors de cette lecture avec un autre regard sur un monde pourtant côtoyé – relativement – de près. 

William Finnegan, Jours Barbares, éditions du sous-sol, 2017, traduit de l'anglais par Frank Reichert URL

Sources complémentaires et références : 

Stéphane Benassi, « La route en marges : retour sur les mythologies errantes de la culture surf », Communication & Langages n°195, 2018 URL 

Anne-Sophie Sayeux, Surfeurs, l’être au monde. Une analyse socio-anthropologique, Presses Universitaires de Rennes, 2008 URL

Masterclass « William Finnegan : journaliste et surfeur, cela ne va pas ensemble, j'avais peur que l'avouer me fasse perdre toute crédibilité ! », animée par Sylvain Bourmeau, France Culture URL

Emission L'écriture est un sport comme les autres « Ségolène Vinson et le surf : « Le surf, c'est une sorte de philosophie stoïque, c'est accepter qu'on n'a pas le pouvoir sur les choses », animée par Nathalie Azoulai, France Culture URL







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