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Sélection

Pile à lire post-confinement #2 Ces livres féministes publiés à quelques jours du confinement

Chaque semaine, partager 5 livres que j'aimerais lire. Dans un futur non défini. Pour le moment j'ai le privilège d'avoir des livres sous la main. Oui, avoir des livres non lus sur ses étagères et sur celles de ses parents, c'est un immense privilège et bien le signe d'un certain patrimoine culturel. Je ne l'oublie pas. Alors ces livres que je mentionne, c'est plutôt pour l'après. Je vous invite au passage à lire l'article de Benoît Virot sur Mediapart , par lequel il apporte un regard critique sur la chaîne du livre et en particulier sur le positionnement de la presse littéraire depuis le début de la crise sanitaire. Son propos est intéressant, même si je ne suis pas entièrement d'accord avec ses arguments. De mon point de vue, il est important de continuer à faire exister les ouvrages dans l'espace public, de nouveauté et de fonds.  Aujourd'hui j'ai pensé à ces ouvrages publiés juste avant le confinement, à ces ouvrages dont le

Lecture sous confinement


Le vendredi 13 mars, mon instinct de survie m'a poussée à me rendre une dernière fois à la bibliothèque pour m'approvisionner en livres. Ce réflexe m'a laissée interrogative. Où étaient mes priorités à ce moment-là ? Très honnêtement, il y avait dans un coin de ma tête l'idée que si je devais rester confinée deux, trois, quatre semaines ou plus, il était impensable que je n'ai pas de livres avec moi. D'une part pour m'occuper, évidemment, d'autre part pour ne surtout pas « perdre » ces quelques semaines en ne les mettant pas à profit de la lecture. L'injonction à lire toujours plus – et à consommer, quelque produit que ce soit — n'est jamais très loin.

Je me suis réjouie au départ de cette surconsommation préalable. Comme d'autres j'avais chez moi une dizaine d'ouvrages non lus – comme s'ils attendaient là « au cas où », sagement. Pourtant c'est une accumulation qui me fait souvent réfléchir. 

Les premiers jours qui ont suivi l'annonce à demi-mot du confinement, mes capacités de concentration et de laisser-aller à l'imagination n'étaient pas vraiment au rendez-vous. Visiblement cette impossibilité à lire est assez partagée qu'importe ce que dit l'omniprésence de La Peste de Camus dans nos fils d'actualité. Actualisation de Twitter en continu et écoute des dernières informations à longueur de journée ; l'heure était à l'urgence et à l'angoisse, elle l'est toujours.

« De tout cela, à quoi il faut ajouter la conscience permanente de la violence du monde que nous donnent des moyens d'information omniprésents, il résulte une impression d'astreinte totale à la réalité. L'expérience contemporaine la mieux partagée est peut-être celle de cet effroi, de cette angoisse taraudante, épuisante, qui interdit de se laisser aller à la rêverie, ce luxe inaccessible, ne serait-ce qu'un moment. Si on le fait, c'est avec une crainte qui lui ôte toute vertu ; ou alors, en s'exposant à un retour à la réalité si douloureux qu'il nous dissuadera de recommencer. Il semblerait suicidaire, ou indécent, de « prendre congé de l'air du temps », pour reprendre l'expression d'Yves pages. La vie s'envisage comme un service militaire, comme une guerre : il faut s'y montrer mobilisé, à chaque seconde. [...] Le rêve est aussi ce recul qui permet de mieux sauter, qui insuffle l'énergie de se révolter, de lutter, pour changer les choses — et son asphyxie n'est peut-être pas pour rien dans le fait que cette énergie manque aujourd'hui partout. » Mona Chollet, La tyrannie de la réalité 

Je ne me suis pas éloignée des livres bien longtemps. Vite je me suis demandée si j'allais avoir assez de livres sous la main, si le numérique allait s'imposer après tout ça, si les librairies allaient mourir. En attendant, je me suis rassurée par les quelques livres qui me tiennent compagnie, plutôt des essais, mais aussi un roman en espagnol (La ciudad de los prodigios d'Eduardo Mendoza) comme si lire tout court n'était pas déjà un défi. Je me rassure aussi par la présence des quelques classiques qui trônent dans la bibliothèque parentale. Ce sera peut-être l'occasion, si ça dure, de lire Madame Bovary ou Si c'est un homme. Regarder les vidéos de Emile Roy (« Lire 40 livres en quarantaine » et précédemment « J'ai lu 20 livres en un mois ») me confortent dans cette envie de lire des classiques (même si je m'interroge sur ce type de challenge).  Bref, lire les livres délaissés. Faire avec ce qu'on a. C'est aussi un apprentissage. Comme un air d'enfance, ce temps où on lisait ce qui nous passait sous la main plutôt que de se soumettre à un choix drastique face à la profusion.

La culpabilité s'est rapidement installée, à raison. Renforcée avec les récits de confinement mal-venus de certain.e.s auteur.e.s. Comment assumer d'être en train de lire dans son canapé pendant que le monde se meurt ? Pendant que les soignant.e.s luttent ? Comment assumer d'être avec soi et soi seul, un livre à la main, connecté à son for intérieur et au monde qui nous est offert au fil des pages, alors que tout semble en suspend ? Comment bien vivre le « dedans » quand le dehors a des airs d'effondrement ? 

Dans sa Théorie culturelle, Mathilde Serrell évoque « La culpabilité culturelle des confinés » et le paradoxe qui la sous-tend : pourquoi ne parvenons-nous pas à nous concentrer sur la lecture alors même que les recommandations culturelles pullulent et que pléthore de contenus culturels sont mis à disposition du public en ligne ? En citant un article du quotidien italien La Republica intitulée « Pourquoi je n'arrive pas à lire un roman pendant le confinement », elle explique alors qu'en temps de crise, il nous est difficile de nous concentrer sur autre chose que l'objet de la crise. Une sorte de mobilisation générale des neurones.

La situation est telle que nous sommes réduits, pour la plupart d'entre nous, à la passivité. Attendre que ça passe. Agir de loin au mieux.

« Si je me demande aujourd'hui pourquoi j'aime la littérature, la réponse qui me vient spontanément à l'esprit est : parce qu'elle m'aide à vivre » Tzvetan Todorov, La littérature en péril

La lutte pour une lecture-refuge, pour penser, pour se projeter, se poursuit. Il y a la lecture-échappatoire mais aussi la lecture de celles et ceux qui pensent notre présent. La philosophie paraît futile et « pour plus tard » ; pourtant plus tard sera sans doute trop tard si la réflexion de demain ne s'amorce pas dès maintenant. Cette crise révèle bien des distanciations sociales, entre les classes, entre les métiers essentiels et ceux qui peuvent s'arrêter. Elle montre aussi cette distance sans cesse source d'interrogations pour moi entre l'action et la théorie ; cette distance entre ceux qui agissent dans le maintenant et ceux qui pense l'action de l'après ; parfois les deux se mêlent, parfois l'urgence les éloigne sans doute mais l'une comme l'autre me paraissent bien essentiels. Parce qu'après aussi il faudra lutter. 

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