« Défendre les droits sexuels, c’est défendre directement le droit des femmes »

[ Article publié initialement sur Kulturiste, le 7 novembre 2018]

« Le fait de vivre ou d’avoir grandi dans des sociétés où la liberté sexuelle n’existe pas fait du sexe une obsession permanente »

Le week-end dernier, je me suis attelée à l’ouvrage de Leïla Slimani, publié aux éditions Les Arènes en 2017 sous le titre provocateur à bon escient Sexe et mensonges, la vie sexuelle au Maroc. Le titre en dit déjà long sur la prise de parole dénonciatrice de Leïla Slimani.




La sexualité au Maroc, un sujet sensible ?

Après avoir obtenu le Prix Goncourt 2016 pour Chanson douce, Leïla Slimani s’attaque désormais à un sujet épineux : la sexualité au Maroc. Elle y aborde principalement l’hypocrisie de l’opinion publique et l’ambivalence entre le cadre juridique mis en place pour contraindre les mœurs et la réalité. Le sexe est tabou, caché, bafoué. La virginité est au cœur de l’honneur, fait la valeur d’une femme et son malheur, aussi, souvent. Quant aux hommes, ils sont présentés à la fois comme bourreaux et comme victimes d’un système patriarcal oppressif.

La sexualité paraît avant tout être un sujet paradoxal. La société marocaine place la pudeur au centre de ses préoccupations tandis que des milliers de familles vivent de la prostitution dans ce pays. Nabil Ayouch, réalisateur du documentaire Much Loved qui a fait grand bruit au Maroc, rappelle dans un chapitre que ce pays est le cinquième consommateur mondial de pornographie sur Internet. Pouvons-nous dire que cette pratique culturelle est un élément révélateur de la frustration et de la « misère sexuelle » qui semblent régner dans ce pays ?

Au delà de la question des droits individuels et des conséquences sociales dramatiques, avortements clandestins, viols, violences conjugales, abandon et exclusion systémique des enfants nés hors mariage, suicides, …, l’enjeu est politique. La liberté sexuelle est corrélée à des droits politiques. Dans sa préface, Leila Slimani cite d’ailleurs Michel Foucault à ce propos : « [La sexualité] est un point de passage particulièrement dense pour les relations de pouvoir : entre hommes et femmes, entre jeunes et vieux, entre parents et progéniture, entre éducateurs et élèves, entre prêtres et laïcs, entre une administration et une population. ». Rappelons cependant que Michel Foucault lui-même, dans Une Histoire de la sexualité, affirme que la « libération sexuelle est une ineptie » et qu'il n'y a pas de tabou sexuelle dans le sens où il y a justement une injonction à parler de sexualité, à l'image du confessionnal religieux qui imposait une description minutieuse des pratiques sexuelles. 

La sexualité est au cœur d’un questionnement identitaire. L’Occident est assimilé à la décadence, le Maroc à la pureté, et cela est utilisé par certains politiques et religieux. Pourtant, la sexualité n’a pas toujours été dénigrée au Maroc : du IXème siècle au XIIIème siècle, les Arabes et les musulmans se plaisaient à produire des écrits érotiques. Que s’est-il passé depuis pour en arriver au panorama inquiétant décrit par Leïla Slimani ?

Occidentaux, pouvons-nous vraiment juger la société marocaine ?

L’Occident paraît souvent moralisateur à l’égard du Monde Arabe et de la place que les femmes y occupent. Pourtant, Leïla Slimani nous informe sur le rôle de l’Occident au XXème siècle dans les lois érigées pour contraindre la sexualité au Maroc. Nous culpabilisons souvent la religion musulmane sur cette question, en estimant que c’est la religion qui nuit aux droits et à l’intégrité des femmes. Il ne faudrait pas oublier que cette religion a évolué et que la sexualité est souvent utilisée comme un moyen d’avoir une emprise sur la société. Cela me rappelle un passage dans Les Années d’Annie Ernaux, à propos de l'Église catholique : « l'Église ne terrorisait plus l'imaginaire des adolescents pubères, elle ne réglementait plus les échanges sexuels et le ventre des femmes était sorti de son emprise. En perdant son champ d'action principal, le sexe, elle avait tout perdu ». Par ailleurs, il ne me paraît pas pertinent de maintenir cette opposition entre Orient et Occident quant à ces questions de société. Finalement, Leïla Slimani amène à une réflexion qui va, dans une certaine mesure, au delà des frontières du Maroc.

Je m’interroge ainsi sur ma posture en tant que lectrice. Qu’est-ce qui m’a amenée à lire cet ouvrage ? N’est-ce pas du « voyeurisme occidental » ? Est-ce que je n’avais pas déjà des a priori et des jugements intériorisés sur la société marocaine ? Finalement, moi qui n’ai jamais été véritablement confrontée à cette culture, est-ce que je suis légitime à ouvrir cet ouvrage et à m’en émouvoir ?

Une posture légitime ?

De la même manière, je me suis interrogée sur la posture de Leïla Slimani. Est-elle légitime ? Celle-ci peut être considérée comme une privilégiée. Fille d’un haut fonctionnaire marocain et d’une mère médecin, Leïla Slimani a grandit dans un environnement favorisé et vit en France depuis près de 20 ans.

Sa position fut critiquée, notamment par les Indigènes de la république, un parti politique qui assume une idéologie antiraciste et décoloniale. Houria Bouteldja, porte parole du parti, la qualifie de « native informant » : « notion que les études post-coloniales ont forgée pour désigner les personnes de couleur qui, surcompensant un complexe d'infériorité à l'égard des Blancs, imitent ces derniers pour leur plaire et être reconnues par eux » selon Fatiha Boudjahlat. Elle reproche à Leïla Slimani de servir un propos uniquement pour conforter les critiques des français à l’égard de la société marocaine dans un esprit presque colonialiste.

Néanmoins, son propos me paraît légitimé par les nombreux témoignages qui rythment l’ouvrage. Comme elle le rappelle dans son introduction, Leïla Slimani n’a ni la prétention de produire un essai, ni celle de fournir une étude sociologique : elle souhaite livrer une « parole brute », sans jugement.

En publiant ce livre, Leïla Slimani montre le pouvoir de l’écriture, tout comme elle rappelle à plusieurs reprises l’importance qu’a eu la lecture dans son émancipation. L’ouvrage de Leïla Slimani participe à une médiatisation globale de la sexualité. Si Internet a largement contribué à une libération de la parole en offrant un moyen d’expression hors des médias traditionnels, au Maroc, en France ou ailleurs dans le monde, les livres sur le sujet fleurissent également. Finalement, nous pouvons nous poser les questions suivantes : quel est l’impact de cette médiatisation ? Une révolution sexuelle est-elle en marche dans le Monde Arabe ?


SOURCES & LIENS POUR ALLER PLUS LOIN



Podcast La Poudre, animé par Lauren Bastide et produit par Nouvelles Écoutes, épisode 4 à propos de Leïla Slimani


SLIMANI Leïla, CORYN Laetitia, Paroles d’honneur, éd. Les Arènes, paru le 6 septembre 2017, 110p (adaptation et retranscription des témoignages cités dans une BD reportage)

EL FEKI Shereen, traduit par SFEZ Samuel, La révolution du plaisir, enquête sur la sexualité dans le monde arabe, éd. Autrement, paru le 9 avril 2014



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