Riad Sattouf, le neuvième art autobiographique

[ Article publié initialement sur Kulturiste le 9 janvier 2019]

« J’ai écrit L’Arabe du Futur en espérant que ma grand-mère puisse le lire. Et pour faire taire tous ceux qui pensent que la BD est destinée aux débiles légers », déclare Riad Sattouf en 2015. 3 ans plus tard, le quatrième tome de sa série autobiographique L’Arabe du Futur figure parmi les dix meilleurs ventes en librairie, tous genres confondus. 64 000 abonnés sur Twitter (à titre de comparaison, le dessinateur Jul en compte seulement 3000), idem sur Instagram. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Riad Sattouf est un auteur-communicant qui sait valoriser sa créativité et le genre de la bande dessinée par la même occasion, parfois peu mis en avant voire décrié dans l’imaginaire littéraire. Avec l’Arabe du Futur, il fait le récit de son enfance vécue entre la France, la Syrie et la Libye. Traduit dans 22 langues, Riad Sattouf jouit d’une notoriété à l’international. Retour sur les clés de son succès. 

Des Gobelins à L’Arabe du futur, l’affirmation d’un style

En Novembre 2016, l’écrivaine britannique Zadie Smith fit l’éloge de Riad Sattouf dans le New York Times : « I tore through two volumes of The Arab of the Future, by Riad Sattouf — it’s the most enjoyable graphic novel I’ve read in a while ». L’Arabe du Futur est qualifié de roman graphique, une sous-catégorie de la bande dessinée dont Will Eisner est considéré comme le père fondateur (avec Last Day in Vietnam notamment). Il s’agit d’un genre moins formaté, laissant plus de liberté au narrateur et traitant généralement de sujets “sérieux”. Art Spiegelman disait : « Un roman graphique est une bande dessinée qui nécessite un marque-page ». Pourtant, si le tome 4 de L’Arabe du Futur est plus épais (288 pages contre 160 pour les tomes précédents), il peut toujours se lire d’une traite tant le récit est captivant. 

Le graphisme est bien évidemment un élément essentiel pour tenir le lecteur en haleine. Le tome 4 se caractérise par une bichromie symbolique. Le lecteur se situe dans les souvenirs de Riad Sattouf par le biais des couleurs : une dominante bleue sur les pages relatant sa vie en Bretagne, une dominante rose-rouge sur les pages consacrées à la Syrie. Bien évidemment, il convient de citer Michel Pastoureau pour rappeler que le choix des couleurs ne relève pas du hasard. Si du XVIIème au XXème siècle, le bleu était considéré comme la couleur de la mélancolie et du rêve (d’où le blues américain), le bleu est aussi dans notre imaginaire la couleur de la froideur et de la mer. Quant au rouge, s’il représente ici la terre, il fait aussi penser à la passion, l’amour, la violence ou encore l’orgueil. Libre aux lecteurs d’interpréter cette dualité au fil des planches. 

Diplômé des Beaux-Arts de Rennes et de l’Ecole des Gobelins, Riad Sattouf affirme avoir « appris à déchiffrer les lettres dans Tintin » (Le Figaro, Novembre 2018) aux prémices de sa formation littéraire et artistique. Selon Jean-Pierre Mercier, historien du neuvième art, « [Riad Sattouf] a choisi un style simple, lisible, très dynamique qui emprunte autant à Hergé qu'à l’esthétique de certains mangas, comme les dessins d'Isao Takahata [cofondateur des studios Ghibli] ». Le minimalisme des couleurs puiserait d’ailleurs ses inspirations en partie dans les bandes dessinées japonaises des années 90. Les planches épurées, tant par le choix restreint des couleurs que par la clarté du trait, permettent de rendre le récit d’autant plus lisible. 

Les couvertures de L’Arabe du Futur aux tons rouge et noir rendent la série immédiatement reconnaissable dans les rayons des librairies. La matérialité de l’œuvre est d’une grande importance pour Riad Sattouf : « Je suis maniaque de ça : je fais le dessin, le scénario, les couleurs, la maquette, je choisis le format, le papier... Je tourne même les boutons chez l’imprimeur pour rajouter de l’encre », confie-t-il à Télérama le 11 décembre 2018. Ainsi, à l’ère de la reproductibilité technique soulignée par Walter Benjamin, le livre distribué à des milliers d’exemplaires vaut autant que la planche originale en tant qu’œuvre. 

Riad Sattouf s’impose ainsi comme un des auteurs de bandes dessinées contemporains les plus suivis par son style graphique et littéraire. D’ailleurs, L’Arabe du futur, c’est aussi l’histoire de sa vocation de dessinateur.

L’autobiographie dans les règles de l’art 

Riad Sattouf s’illustre dans le récit autobiographique d’apprentissage. Il lui a fallu plusieurs années avant de se lancer dans L’Arabe du Futur, le temps de trouver le ton juste pour raconter son histoire. Manuel du Puceau et Ma Circoncision, publiés dans une collection dirigée par Joann Sfar avec qui il partageait un atelier parisien, furent les prémices de son ambition. D’autres de ses œuvres font peut-être écho à son existence telles que Les Pauvres Aventures de Jérémie (prix Goscinny du meilleur scénario pour le premier tome) qui raconte le quotidien d’un lead-graphiste trentenaire et No Sex in New York, qui compile des planches réalisées pour Libération dans lesquelles il se met en scène lors d’un séjour à New York. 

  L’Arabe du Futur utilise le registre de l’intime tout en étant une œuvre universelle. Riad Sattouf nous fait part de ses souvenirs d’enfance avec humour et plus ou moins d’exactitude. La difficulté réside dans le décalage potentiel entre la perception de l’enfant qu’il était et le regard d’adulte qu’il porte sur son passé. Le quatrième tome est particulièrement articulé autour d’un secret familial et de ses tourments d’adolescent. La charge émotionnelle est importante, la charge émotionnelle est forte pour le lecteur qui se retrouve plongé dans ces rebondissements familiaux. Ses livres peuvent rappeler le best-seller de Marjane Satrapi, Persepolis, dans lequel elle relate sa jeunesse en Iran, les œuvres de Guy Delisle (Shenzhen, Pyongyang, Chroniques Birmanes, Chroniques de Jérusalem), ou encore la BD de Frederik Peeters (Pilules bleues). 



L’œuvre autobiographique apparaît alors comme un moyen d’émancipation, d’affirmation de soi, se livrer sur le papier pour se délivrer : « Dans L’Arabe du futur, je raconte comment le dessin a été fondateur de l’intérêt que m’ont porté les autres, mes parents, mes camarades de classe ou les filles, et comment il m’a aussi permis de fuir le quotidien. » (La Croix, 7 décembre 2018). Riad Sattouf s’inscrit ainsi dans cette tendance du réel, cette non-fiction parfois qualifiée de « littérature du réel » ayant de plus en plus de succès. 

Dessinateur ou sociologue ? 

La portée universelle de L’Arabe du Futur et des autres œuvres de Riad Sattouf réside dans les thématiques abordées qui parlent à tous : la question des origines, de la jeunesse, de la construction de soi, du rapport à la famille. Le dessin est utilisé comme langage pour rendre compte de ses observations.

Si Riad Sattouf évoque aujourd’hui sa propre jeunesse, il a commencé par évoquer celle des autres dans La Vie secrète des jeunes (planches publiées dans Charlie Hebdo jusqu’en 2007) et dans Retour au collège, un roman graphique qui retranscrit une immersion de deux semaines en tant qu’enseignant dans un collège des beaux quartiers parisiens. Nous pouvons aussi citer Les Cahiers d’Esther, édités aux éditions Allary et initialement publiés dans L’Obs, qui évoquent l’enfance d’une petite fille parisienne. Riad Sattouf se plaît aussi à interroger les normes, comme il l’a fait par exemple dans son film Jacky au Royaume des Filles (bien que ce dernier ne connut pas un franc succès en salle à sa sortie). Certains assimilent même Riad Sattouf à Bourdieu ou à Roland Barthes, celui-ci traitant en dessin de véritables mythologies de notre société. Son travail permet d’intéresser toutes les générations à des problématiques actuelles par le biais du dessin. Il dit lui-même : « J’ai une passion : faire des bandes dessinées lisibles pour les gens qui n’y connaissent rien ». Cela peut faire penser à l’initiative de Casterman avec la collection Sociorama, qui traduit en bandes dessinées des études sociologiques de terrain (La petite mosquée dans la cité, Vacances au bled…). 

De manière plus consciente qu’à travers ses créations, Riad Sattouf a manifesté à plusieurs reprise son engagement politique. A titre d’exemple, en 2016, alors qu’il fut déjà deux fois récompensé par le précieux Fauve d’Or du meilleur album, il a rejeté sa nomination au grand prix du Festival d’Angoulême. En constatant que la liste des nominés ne comprenait que des hommes, il exprima sa gêne et initia un véritable mouvement de contestation.

Pour conclure, si Riad Sattouf n’a aucunement la prétention d’effectuer un travail sociologique avec ses bandes dessinées, nous ne pouvons nier que celles-ci font passer des messages intéressants. Il affirme souvent qu’il n’intellectualise pas les choses et qu’il laisse la possibilité aux lecteurs de faire leurs propres analyses. Alors, à vous désormais de vous faire votre propre opinion sur cet auteur, à mes yeux de qualité, en vous plongeant dans son travail. Deux autres tomes de L’Arabe du Futur devraient voir le jour prochainement. En attendant, vous pouvez découvrir son travail sous un autre angle à la Bibliothèque Publique d’Information du Centre Pompidou, où une exposition lui est dédiée jusqu’au 11 mars 2019. 


SOURCES
BRUNNER Vincent, « Virage radical pour Riad Sattouf dans L’Arabe du Futur 4», Les Inrocks, 27 septembre 2018
DE SEPAUSY Victor, « BD, Romans : les 20 livres les plus vendus en librairie sur 2018 », Actualitté, 4 janvier 2019
DREYFUS Stéphane, « Riad Sattouf, le dessin comme planche de salut », La Croix, 7 décembre 2018 
GEFFROY Annie, « Michel Pastoureau. Bleu, Histoire d’une couleur », Mots. Les langages du politique, n°70, mis en ligne le 7 mai 2008
GUEHENNEUX Moran, « Art Spiegelman : histoire et bande dessinée américaine », mémoire sous la direction d’Evelyne Cohen,   
POTET Frédéric, « L’Arabe du futur de Riad Sattouf : autopsie d’un succès », Le Monde, 25 juin 2015
« Zadie Smith: By the book », New York Times, 20 novembre 2016

Exposition consacrée à Riad Sattouf, « L’écriture dessinée », du 14 novembre 2018 au 11 mars 2019

Instagram et Twitter de Riad Sattouf.


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