Accéder au contenu principal

Sélection

Plaisirs hebdomadaires#3 (plutôt bimensuels exceptionnellement)

Cette fois-ci, l'article regroupe les plaisirs des deux dernières semaines.
J'hésite par ailleurs à renommer cette rubrique pourtant toute nouvelle. En lisant l'article (pour ne pas dire, la mine d'or) publié sur le blog Les méditations dans l'urgence (animé par Charles Salmacis) intitulé « Reco culturelles », je me suis dit que c'était sans doute plus parlant que « Plaisirs hebdomadaires ». Il faut dire que mes articles ne parlent pas uniquement de choses « culturelles » au sens stricte bien que, sans vous mentir, la plupart de mes plaisirs personnels sont de cet ordre là. 
1. Le premier plaisir de ces deux semaines passées fut d'assister à une rencontre avec Laure Leroy, venue présenter les éditions Zulma à la Librairie Nouvelle. Il est bien rare que des éditeurs/éditrices viennent à la rencontre du public ; mais dans le cas où les auteurs/autrices du catalogue sont tous et toutes à l'étranger, l'éditeur/éditrice devient une instance de médiation …

Se souvenir de ce que nous lisons : consigner la matière à penser

Consigner : Noter par écrit ce qu'on veut retenir ou transmettre. (Larousse) 

C'est pour ma part un peu des deux : écrire pour retenir et écrire pour transmettre, dans cette idée incessante de partage. 

De l'idée de consignation est venu le désir d'espaces « répertoires » : des carnets, un compte Instagram, ce blog. 

Cette nécessité est venue d'un constat : l'omniprésence quotidienne, soudaine et nourrissante des livres, puis des films, et des questions ; à mes 20 ans et même avant. Les jours se remplissent de ces sources de réflexion, d'imagination, de soulagement existentiel. Puis les jours filent et cette matière à penser s'évapore, de nouveaux matériaux culturels remplacent ceux de la veille. Qu'en reste-t-il ?

A quoi bon ? Lire cent cinquante livres par an, voir presque autant de longs-métrages dans les salles obscures, écouter des personnes parler dans des micros chaque jour ; pour en retenir au final, des bribes de dialogues seulement, et encore. « Sans s'en rendre vraiment compte, ça nous construit », c'est vrai : je ne retiens pas nécessairement chacune de mes lectures distinctement mais l'ensemble  constitue un « tout ». Je me vantais en famille il y a peu d'aller très souvent au cinéma ; mais je fus alors bien incapable de citer les 10 derniers films que j'y avais vus. C'est très frustrant. Pour les livres, ça devait être à peu près la même chose. Et puis quand je me souvenais au moins des titres, il était parfois difficile de saisir précisément ce qu'était leur contenu. 

Je me dis parfois qu'il faudrait davantage relire ; revoir ; réentendre. Dans la perspective que l'expérience ne se construit pas par l'accumulation des événements mais par leur compréhension, leur appréciation dans le sens « Action de juger ». Est-ce que relire, revoir, réentendre serait une perte de temps ? Je suis assez nostalgique de mon enfance ; j'ai l'impression que j'y avais accès à une quantité limitée de matériaux culturels. Une petite dizaine de cassettes vidéo et une bibliothèque assez restreinte ; je lisais et je relisais, sans lassitude. 

Drôle de sensation que celle de ne plus s'autoriser à faire ça par peur de perdre du temps. Pourquoi relire ce livre alors qu'une dizaine d'autres m'attendent dans l'immédiat ? Evidemment, il est difficile de se plaindre de cette abondance : elle est inhérente à une démocratisation de la culture qui rend les choses plus accessibles. Et l'abondance de contenus est rassurante, dans un sens. 

Internet est en cela un outil de « démocratisation apparente » dans le sens où tout le monde, en principe, à un accès direct à pléthore de contenus (bien qu'il existe des barrières sociologiques qui contraignent cet accès, souvent inconsciemment). Mais je crois qu'Internet ne facilite en rien la mémorisation de ces contenus. Lorsque j'écris une chronique pour mon Instagram, je me surprends à consulter plusieurs fois le résumé du livre en question sur le site internet de la maison d'édition. Pourtant, j'ai bien lu ce livre. C'est comme si j'avais besoin d'une base rassurante plutôt que de faire confiance à ce dont je me souviens. 

J'ai lu un article de Slate sur le sujet en rédigeant celui-ci, intitulé « Pourquoi on ne se souvient pas des livres qu'on a lus ni des films qu'on a vus ? ». Internet y est la première cause annoncée. La journaliste fait référence à une étude montrant qu'Internet s'empare du rôle de notre mémoire externe. Nous y cherchons tout immédiatement, par facilité, plutôt que de fouiller dans nos tiroirs. La pratique du binge reading (dans la même idée que le binge watching) y est aussi critiquée : la lecture serait devenue consommation. La solution serait d'espacer davantage nos lectures ; nos visionnages. Je pense qu'elle serait aussi de prendre le temps de les penser. C'est en ça que je vois mes lectures comme des « aliments » culturels : nous avons besoin de mâcher doucement nos lectures, de ne pas manger trop vite, pour mieux les digérer. 

J'ai voulu marquer, dans un carnet d'abord, les titres lus et films vus et puis prendre le temps de poser des mots et des sentiments là-dessus ; pendant ce temps bien sûr, je ne me confronte pas, a priori, à de nouvelles matières à penser ; je me contente de penser celles déjà aperçues. De ces livres, films et propos d'autrui viennent des réflexions intérieures ; les éléments se croisent, se contredisent, se confortent. Je fais des liens. Il y a là aussi une métaphore culinaire. Les pratiques de lecture (et culturelles en général) devraient être pensées comme l'absorption du fer. Nous devrions faire en sorte d'assimiler un objet culturel conjointement à un autre qui facilite son absorption, sa compréhension, sa mémorisation sur le long terme. Une nécessité de confrontation, de recul et d'esprit critique, quelque part. 

Un carnet donc puis un Instagram, avec la conviction que les propos de plusieurs paragraphes comme celui-ci ici et maintenant ne sont pas entendus dans notre société accélérée. Sur cet Instagram, le profil est une archive, où sont consignées des choses que j'ai plus ou moins aimées. Une autre façon de partager. Je me dis qu'à la fois, Instagram est le lieu sacré de l'éphémère : nous apercevons des publications sur les fils d'actualité tendus, en revenant rarement sur chacune d'entre elles ; et à la fois, c'est un espace où nous pouvons laisser des traces. Internet peut aussi donner des outils pour nous aider à consigner. 


Le besoin pressant de réécrire des articles sur le temps long fait son grand retour annuel. 

Commentaires

Articles les plus consultés